Pour Varvara Dmitrieva, une photographie n’est jamais un simple enregistrement visuel. Elle constitue la trace finale d’un engagement physique et intense avec des matériaux bruts. En intégrant directement la terre, l’argile, la cire et diverses matières organiques dans son travail, elle établit un dialogue entre sculpture, performance et photographie analogique, transformant profondément notre compréhension de ce que peut être aujourd’hui une pratique photographique.
Au cœur de son œuvre se trouve une attention particulière aux qualités tactiles des matériaux. Plutôt que de recourir à des fournitures artistiques conventionnelles, Dmitrieva parcourt physiquement ses propres itinéraires migratoires à travers l’Europe afin de récolter des matériaux directement dans les paysages qu’elle traverse. Elle collecte des roseaux sauvages, de l’argile sédimentée, de la cire brute et de la terre meuble, veillant à ce que la poussière et le sol mêmes des territoires qu’elle habite temporairement soient intégrés à la texture de ses œuvres.
À partir de ces éléments, Dmitrieva construit à la main des figures monumentales pouvant atteindre trois mètres de hauteur ainsi que des masques d’une grande complexité. Ce processus intuitif donne naissance à des formes organiques qui semblent à la fois archaïques et tournées vers l’avenir. Ces créations ne sont pas conçues comme de simples sculptures d’atelier ; elles sont élaborées en relation directe avec le corps et la performance. Composées de matériaux bruts et instables, elles portent en elles une temporalité propre qui évoque la fragilité de la mémoire humaine et le caractère changeant des frontières politiques.
Le choix de documenter ces formes fortement texturées exclusivement à travers une photographie analogique granuleuse et fortement contrastée est parfaitement délibéré. Durant sa formation approfondie à Photofusion, à Londres, Dmitrieva a développé des techniques de laboratoire grand format spécifiquement adaptées à la capture de la densité et de la matérialité de ces éléments naturels. Le grain de la pellicule révèle les aspérités de la boue séchée, la surface brillante de la cire ou encore le tissage rugueux des roseaux. En éliminant la couleur et en se concentrant sur les nuances du noir et blanc, elle oblige le regard à se confronter à la présence physique et au poids réel de la matière terrestre.
Dans un environnement numérique où les images sont produites instantanément et consommées à grande vitesse, l’attention que Dmitrieva porte aux matériaux bruts ralentit volontairement l’expérience du spectateur. Ses masques et ses figures fonctionnent comme des habitats temporaires et transportables, entièrement façonnés à la main, témoignant silencieusement de la résistance, de la persistance et de la capacité de survie.
En transformant littéralement la terre en médium photographique, Varvara Dmitrieva met en lumière les liens profonds qui unissent le toucher, la mémoire et le déplacement. Son approche fondée sur la matérialité repousse les limites de l’image contemporaine et démontre que les récits les plus puissants demeurent souvent enfouis dans le sol même sur lequel nous marchons.
